Reconnaissance et consécration artistique: le piège tendu aux politiques culturelles

Je suis abonnée à la newsLetter du Deps ( le département des études, de la publication et la statistique) du ministère de la Culture et voici un de leurs nouveaux travaux qui mérite que je formule une critique. Pour mieux comprendre le rôle du DEPS, je cite le site du ministère: "il forme le principal service d'études du ministère de la Culture et de la Communication, spécialement chargé des études socio-économiques dans le domaine de la culture. Grâce au développement des statistiques sur la culture, il apporte un éclairage quantitatif et qualitatif à la définition, aux orientations et à l'aide à la décision des politiques culturelles nationales."

Le Deps, c'est donc l'organe étatique où se mènent les réflexions pour construire nos futures politiques culturelles. Or je découvre qu'ils s'associent à de nombreux laboratoires de recherche pour réfléchir aux processus de Reconnaissance et consécration artistique. Jetez donc un oeil à la page du colloque en question: www.colloque-consecration.org (au cas où elle disparaitrait du site un jour, j'ai copié son contenu en fin de ce mail)
 
"Et alors, c'est quoi la polémique ?" vous demandez-vous. Un peu de patience, je vous y conduis, tout en restant bien courtois face à un sujet qui pourtant m'indigne très profondément. Je me tempère...

Fouiller cette question revient à comprendre comment on est capable d'anticiper ce qui va faire d'une œuvre ou d'une équipe artistique une référence. En tenant compte de toutes les évolutions du secteur culturel, dont l'interaction avec le secteur marchand, l'émergence d'artistes toujours plus nombreux et divers dans leurs esthétiques, et les moyens d'accès à la production culturelle démultipliés avec le numérique depuis 10 ans, les voies qui mènent à la consécration se sont multipliées. Ce colloque vise à les identifier.


Ce questionnement intéresse tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, souhaitent comprendre comment on "se hisse sur le podium", cette place où on aura un accès privilégié aux financements publics ou privés de la création, aux circuits de diffusion... Cette place où on n'aura plus à se préoccuper de ce qu'on crée et de comment on le finance, car on aura toujours le bénéfice de la célébrité qui garantit que quoi qu'on fasse, ce sera consommé par un large public bien préparé par une communication abondante qui vénère la célébrité obtenue. Dans le privé ce sera rentable, dans le secteur public on parlera de rayonnement ... deux finalités différentes, mais un enjeu commun : la reconnaissance et la consécration !

C'est le début de notre problème, car à partir de cet enjeu, on structure les moyens, on détermine comment on travaille. Raisonnons par le cas pratique, je prends la MC2 de Grenoble pour une Nième fois sur ce blog :
-un directeur artistique, aidé par son réseau d'homologues dans les équipements phares des autres grandes villes, travaille la sélection des œuvres au sein des milieux qu'ils connaissent: les circuits de création abondamment financés par le même ministère de tutelle.
- une équipe de commerciaux qui produit un catalogue annuel et qui diffuse ses produits sur tous les circuits de vente traditionnels physique ou internet.
- un gros budget de communication, pour inonder les espaces publicitaires de l'agglomération et pour acheter des encarts dans toute la presse locale.

C'est très proche du secteur marchand. Seule la sélection diffère un peu car les producteurs marchands de loisirs culturels sélectionnent plutôt selon des critères marketing, mais le travail commercial et communicationnel est rigoureusement le même.

On ne peut pas dire que la politique publique a été influencée à ses origines par le secteur marchand; elle est plutôt l'héritière d'un passé lointain, où la production artistique financée par la noblesse avait pour fonction de distraire le roi et sa cour. Pour les dubitatifs, sachez que la comédie française, l'élite de la formation théâtrale française encore aujourd'hui, était créée par Louis XIV au XVIIeme siècle; et désormais les centres dramatiques créés par le ministère partout en france durant les dernières décennies n'aspirent qu'à y ressembler, qu'à copier le modèle qu'ils convoitent. Aujourd'hui encore, la politique culturelle est imprégnée de cette vision de l'excellence, à l'origine de la recherche de la reconnaissance et de la consécration. Le secteur marchand culturel n'en est donc pas responsable ; en revanche par son omniprésence il conforte cette manière de penser, cette recherche de l’œuvre consacrée qui aura un succès garanti. Et nos chercheurs et notre ministère, incapables de penser autrement, se ruent sur la question: quelle tristesse.



C'est bien là la polémique. On affecte des moyens publics énormes sur cette question (entre les services ministériels et les chercheurs d'université, ça en fait des denier publics!), alors que son caractère d'utilité sociale ( ou d'intérêt général employez le terme que vous voudrez ) n'a rien d'évident. J'affirmerai même que les enjeux d'une politique publique de la culture sont complètement ailleurs, et je m'arrête ici pour cette article bien assez long. Pour ne pas vous frustrer totalement si vous voulez des pistes pour cette ailleurs, cherchez sur ce blog les articles parlant de l'agenda 21 de la culture, de diversité culturelle, de déclaration universelle des droits culturels, de Jean-Michel Lucas... et vous serez alors sur la bonne voie.




COPIE DU TEXTE PUBLIE SUR www.colloque-consecration.org

Argument

Si les questions de reconnaissance et de consécration se situent au cœur de toute analyse des univers artistiques et culturels, c’est que ces derniers sont fondés sur des propriétés spécifiques et pour le moins paradoxales. En effet, relativement à d’autres domaines, les mondes de l’art se caractérisent par l’importance majeure que les professionnels comme les publics accordent à la valeur symbolique des œuvres et des artistes et par le désintéressement affiché ou, du moins, la dénégation assumée concernant la valeur et les profits économiques. Ainsi, au sein de ces univers, la hiérarchisation des artistes et des œuvres s’organise essentiellement selon la logique de l’accumulation du capital symbolique. Or, paradoxalement, l’évaluation de la qualité ou de la valeur artistique s’avère, au moins au départ, fortement marquée par l’incertitude, notamment parce que cette évaluation est généralement privée de conventions consensuelles et que ses objets (œuvres et artistes), loin d’être homogènes comme sur d’autres marchés, se caractérisent avant tout par leur singularité.
Le développement de l’analyse de la reconnaissance et de la consécration artistiques se révèle donc essentiel pour comprendre ce qui fait le prix et la valeur artistique des œuvres et pour appréhender, plus généralement, le fonctionnement social des champs artistiques dans leur diversité.
C’est l’objectif que s’assigne ce colloque en faisant dialoguer des chercheur-se-s provenant de différents pays et de plusieurs disciplines des sciences sociales (sociologie, histoire et histoire de l’art, études littéraires, sciences de l’information et de la communication, économie, etc.) et des acteurs institutionnels de l’art et de la culture.
La variété des points de vue vise en particulier à penser les phénomènes de consécration en relation avec les transformations passées et présentes des mondes de l’art. Ces dernières années, l’accroissement des populations d’artistes, la concentration des entreprises culturelles et médiatiques et le développement de l’organisation par projet font partie des principales mutations ayant entraîné une intensification de la concurrence et de la spéculation sur la qualité artistique. Si ces transformations n’ont pas fait disparaître les voies traditionnelles de la consécration, elles en ont fait apparaître de nouvelles et semblent avoir rendu plus efficientes celles qui étaient davantage centrées sur la notoriété médiatique et commerciale que sur la réputation proprement artistique.
Identifier ces différents phénomènes, les distinguer et rendre compte empiriquement de leur articulation dans le processus de reconnaissance des œuvres, des artistes ou des genres artistiques comptent parmi les enjeux majeurs de ce colloque.

Comité d’organisation

Laurence Ellena (Université de Poitiers, GRESCO), Pierig Humeau (Université d’Amiens, CURAPP), Wenceslas Lizé (Université de Poitiers, GRESCO), Fanny Renard (Université de Poitiers, GRESCO), avec l’aide d’Anne Cavarroc et de Chantal Vallet

Comité scientifique

Président : Yvon Lamy (Université de Limoges, GRESCO)
Christophe Charle (Université Paris 1, IHMC), Jérôme David (Université de Genève), Wouter De Nooy (Amsterdam Universiteit), Olivier Donnat (DEPS, ministère de la Culture et de la Communication), Timothy J. Dowd (Emory University, Atlanta), Jacques Dubois (Université de Liège), Vincent Dubois (Université de Strasbourg, GSPE), Sylvie Ducas (CHCSC, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines), Laurence Ellena (Université de Poitiers, GRESCO), Charlotte Guichard (IRHiS, CNRS), Pierig Humeau (Université d’Amiens, CURAPP), Susanne Janssen (Erasmus Universiteit, Rotterdam), Bernard Lahire (ENS Lyon, Centre Max Weber), Philippe Le Guern (Université d’Avignon, Centre Norbert Elias), Wenceslas Lizé (Université de Poitiers, GRESCO), Gérard Mauger (CESSP, CNRS), Delphine Naudier (CRESPPA-CSU, CNRS), Claude Poliak (CESSP, CNRS), Alain Quemin (Université Paris 8, Institut d’Études Européennes), Marie-Pierre Pouly (Université de Limoges, GRESCO), Hyacinthe Ravet (Université Paris Sorbonne, OMF), Fanny Renard (Université de Poitiers, GRESCO), Olivier Roueff (Printemps, CNRS), François Rouet (DEPS, ministère de la Culture et de la Communication), Dominique Sagot-Duvauroux (Université d’Angers, GRANEM), Marco Santoro (Université de Bologne), Gisèle Sapiro (CESSP, CNRS), Séverine Sofio (CRESPPA-CSU, CNRS), John B. Thompson (Cambridge University), Solange Vernois (Université de Poitiers, GERHICO),

Soutiens institutionnels et partenaires scientifiques

Le colloque "Reconnaissance et consécration artistiques" est organisé par le GRESCO avec la participation du Centre Universitaire de Recherche sur l’Action Publique et le Politique (CURAPP) et le soutien du Département des études, de la prospective et des statistiques du ministère de la Culture et de la Communication (DEPS), de l’Université de Poitiers, de la Région Poitou-Charentes, de l’IUFM Poitou-Charentes et de la Communauté d’agglomération Grand Poitiers.
Le colloque a également reçu le soutien des partenaires scientifiques suivants : le Centre Européen de Sociologie et de Science Politique (CESSP), le programme ANR IMPACT, le Centre Max Weber, l’Observatoire Musical Français (OMF) et l’Association Internationale de Sociologie (ISA)

Modalités et outils innovants pour l'implication des citoyens dans la vie publique locale

Je vous partage ce document parce qu'il a le mérite d'appréhender a culture non pas comme un secteur en soi mais bien comme un élément transversal de plusieurs politiques publiques, tel que le préconise l'Agenda 21 de la Culture.

Extraits du dossier coproduit par Le Couac de Toulouse (COllectif Urgence d'Acteurs Culturels ) et MULTILATERAL (Association Aragonaise pour la Cooperation Culturelle):

Laboratoire de réflexion et de propositions opérationnelles pour le secteur culturel dans deux villes européennes signataires de l’Agenda 21 de la Culture

L’Agenda 21 de la culture a été approuvé le 8 mai 2004 par des villes et des gouvernements locaux du monde entier qui s’engagent dans les domaines des droits de l’homme, de la diversité culturelle, du développement durable, de la démocratie participative et de la création de conditions pour la paix. Il s’agit du premier document à vocation mondiale qui prend le pari d’établir les bases d’un engagement des villes et des gouvernements locaux en faveur du développement culturel. L’adhésion à l’Agenda 21 de la culture revêt une forte importance symbolique : elle exprime l’engagement d’une ville de faire de la culture une dimension clef des politiques urbaines et montre une volonté de solidarité et de
coopération avec les villes et les gouvernements locaux du monde entier. Les villes utilisent l’Agenda 21 de la culture pour, d’une part, plaider l’importance de la culture dans le développement local auprès des gouvernements nationaux et des institutions internationales et, d’autre part, renforcer les politiques culturelles locales. Cités et Gouvernements Locaux Unis (CGLU) a adopté l’Agenda 21 de la culture comme document de référence de ses programmes en culture et a joué le rôle de coordinateur du processus postérieur à son approbation.
 


Les villes de Huesca et de Toulouse se sont engagées depuis plusieurs années avec l’Agenda 21 de la culture. En effet, dans ces deux villes des procédés ont été mis en place pour impliquer les citoyens dans la vie publique et culturelle locale. Le présent projet vise à créer un espace de réflexion transfrontalier pour analyser et évaluer les méthodologies et les outils utilisés par l’échange d’expériences et de bonnes pratiques réalisées dans les villes de Toulouse et de Huesca...


Pour en savoir plus sur l'orientation de leur réflexion et appréhender ce questionnement sur l'implication citoyenne dans la vie culturelle, lisez donc ou téléchargez le dossier par ici. (En français à partir la page 11)

L'IDF sort une politique culturelle d'actualité: les fabriques de culture

Quand on rencontre une politique culturelle qui sort des enjeux d'excellence artistique, il est intéressant de la partager. On se dit "ah tout de même, c'est possible!". Du moins c'est la réaction que j'ai eu en découvrant cette nouvelle proposition de la région Ile-de-France, en résonance avec tant d'enjeux actuels. Certes, elle n'est pas pondue par le ministère ni ces satellites en région; combien de décennies leur faudra-t-il pour comprendre ce qui est constaté ci-dessous?

Lisez donc la présentation de cette politique culturelle.

Le paysage culturel en Ile-de-France a connu un développement très important dans les années 80 ; les collectivités territoriales ont ainsi accompagné par des politiques publiques volontaires l’aménagement du territoire francilien, avec des lieux nombreux et accessibles au plus grand nombre. Puis, à partir des années 2000, les réflexions sur les « nouveaux territoires de l’art » ont permis d’amorcer une étape nouvelle qui prenait en compte des projets culturels moins institutionnels, portés par des artistes ou des citoyens engagés. Les lieux dits « intermédiaires » ont ainsi vu le jour dans de multiples endroits, dans des friches industrielles, dans des quartiers excentrés, à la rencontre de nouveaux publics, ouvrant leurs portes à des artistes moins repérés.

Ces lieux d’un nouveau genre se sont développés dans des économies précaires très éloignées de celles des lieux institutionnels. Correspondants à un fort besoin des différents acteurs et sans doute à une nouvelle démarche de démocratisation culturelle que l’institution ne permettait pas, ils ont su se faire une place très importante dans le réseau culturel, étant souvent le lieu de la prise de risque et du pari sur l’émergence et la création de demain.


Cependant, on constate aujourd’hui que le modèle économique de ces lieux n’a pas évolué suffisamment pour leur permettre de continuer leur action dans de bonnes conditions. De même, on observe que les créateurs connaissent des difficultés croissantes à trouver des espaces de travail adaptés en nombre suffisants, en raison en particulier de la pression immobilière forte à Paris et en petite couronne. De plus, il semble que l’expérimentation, les croisements entre champs artistiques ou encore les expériences collectives sont plus difficiles à accompagner dans le cadre de dispositifs classiques de politiques publiques.


Par ailleurs, ces lieux ont su tisser un rapport fort à leur territoire d’implantation, développant des initiatives en interaction avec des acteurs locaux autres que ceux de la culture, en lien avec le monde associatif et coopératif, participant ainsi à l’invention de nouvelles formes économiques et à la mise en œuvre de projets culturels différents.


Indépendamment de la question des lieux, les initiatives artistiques expérimentales et innovantes se construisent dans des structurations le plus souvent fragiles alors qu’elles participent d’un renouvellement des arts pour demain. Un pan de la création se trouve alors mis de côté, creusant un écart entre des politiques institutionnelles historiques et certaines évolutions de la société, de la création et des pratiques.


Forte de ces différents constats et des échanges qu’elle entretient avec les acteurs culturels franciliens, la Région a décidé de compléter son action par un dispositif transversal qui donne une place à ces lieux atypiques dans lesquels la création trouve des espaces matériels ou immatériels pour s’épanouir, où les esthétiques se mêlent sans problème, et où artistes confirmés croisent ceux de demain permettant ainsi des synergies nouvelles et dynamiques, à un moment où le contexte économique difficile nécessite d’inventer de nouvelles collaborations pour maintenir un secteur culturel audacieux.


Cette nouvelle politique transversale permettra le développement de projets sur l’ensemble du territoire régional et dans l’ensemble des secteurs de la création artistique et culturelle, de soutenir l’émergence de nouvelles formes de création. Il s’agit ici de donner des moyens aux structures qui ne rentrent pas ou peu dans les réseaux habituels de l’aide publique à la culture, et de préserver une liberté de création indispensable à la diversité de la scène artistique. La dimension et les enjeux artistiques et culturels doivent être clairement identifiables. Compte tenu de la spécificité de l’activité des Fabriques tournée vers la création, les projets seront appréciés en tenant compte de leur caractère expérimental et de recherche sans que le but immédiatement poursuivi soit celui d’une œuvre finalisée.


La suite sur le site de la région IDF 

L'après Orier et ma candidature à la direction de la MC2

L'info a déjà fait son chemin, Michel Orier a quitté la direction de la MC2 pour des responsabilités ministérielles. En toute logique, son poste vacant a fait l'objet d'une offre d'emploi.

Rappelons-nous sa nomination dix ans plus tôt. Yolande Padilla qui dirigea 3 ans le Cargo hors les murs, le temps que les travaux colossaux menant à la MC2 ne s'achèvent, était remerciée pour l'homme que Catherine Tasca, ministre PS de l'époque, voulait introniser. Les hauts élus, PS eux aussi, de la ville de Grenoble, dont le conseil municipal avait félicité trois années consécutives la directrice, privilégiaient le choix d'en haut chez les roses, et retournaient leur veste pour accueillir le prophète Orier.

Qu'en sera-t-il aujourd'hui? On peut penser que les hautes sphères de la rose ont déjà des noms en tête; laissons leur un peu de temps pour se mettre d'accord et nous dévoiler leur nouveau poulain. Mais je me demandais... liraient-ils seulement les candidatures de gens "comme moi" ? En tout cas, on a assez l'occasion de râler de la vision de la culture que la MC2 incarne, et d'y désobérir de mille petites façons quotidiennes.

Alors si, comme Les Désobéissants et Xavier Renou, on choisissait de Désobéir par le rire (à lire aux éditions "Le passager clandestin") et de s'amuser un peu! Avec un certain plaisir, je vous partage ci-dessous la lettre de motivation que je leur ai préparé.


Ma lettre de motivation:
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Grenoble, le 12 septembre 2012, 
A l'attention de Messieurs
- le Président de la MC2, 
- le Directeur Régional des Affaires Culturelles Rhône-Alpes,
- le Maire de Grenoble, Hôtel de Ville, 
- le Président du Conseil Général,
- le Président du Conseil Régional Rhône-Alpes,

Je vous fais parvenir avec un léger retard ma candidature au poste de directeur de la MC2. Celle que nous connaissons tous comme la première Scène Nationale en terme de budget, et probablement l'une des toutes premières en terme de fréquentation, fait face à un énorme challenge : prendre la relève d'une décennie de travail menée par Michel Orier. A l'évidence, il a créé un rayonnement tel qu'elle se place en haut de tous les classements. Pour le plus grand plaisir de certains, il a su aisément s'imposer face à ces homologues nationaux au jeu de « qui a la plus grosse ».

Aujourd'hui, à l'heure de nommer un nouveau directeur, vous le savez mieux que moi: cette course à la création et à la diffusion d’œuvres qui, dans une tradition malrucienne, se voudraient capitales de l'humanité et emplies d'une prétention civilisatrice qui nous élève loin de la barbarie, relègue à la marge de nombreux acteurs culturels qui doivent assumer avec peu de moyens la lourde responsabilité de la démocratie et de la diversité culturelles.

Nous avons besoin d'une politique culturelle intégratrice, capable de relever les enjeux actuels d'une société divisée et productrice d'exclusions, qui tirerait les fondements de sa réussite dans sa capacité à donner à chaque habitant la reconnaissance de son identité culturelle dans la sphère publique. Nous y parviendrons en travaillant au brassage d'identités urbaines et rurales, traditionnelles et émergentes, régionales et immigrées, dans le respect de la diversité qui compose la France et également le bassin grenoblois.

Bien heureusement, Grenoble foisonne d'initiatives culturelles et notre mission n'en sera que facilitée. En impliquant les acteurs locaux, nous saurons construire une programmation diversifiée dans les esthétiques artistiques proposées. Nous saurons également construire un projet culturel où la place de la population ne sera plus seulement celle de spectateur, mais aussi celle d'artiste et de programmateur, en leur ouvrant les espaces de la MC2. Nous pourrons compter également sur ceux qui ont vécu l'époque du Cargo hors les murs et sous la direction de Yolande Padilla, dont le travail avait été reconnu pour sa capacité à tisser des liens avec les acteurs sociaux, culturels et socio-culturels du territoire.

Cette approche demandera une capacité de défrichage et d'expérimentation afin de construire les règles qui régiront le fonctionnement futur d'une MC2 pleinement appropriée pas les citoyens. Or la puissance d'action de la MC2 grâce à ses 46 salariés techniques et administratifs nous permettra amplement d'assumer cette charge. Des équipes de recherche ont par ailleurs prospecté sur le terrain les projets culturels à la recherche de bonnes pratiques allant dans le sens de la déclaration universelle de l'Unesco sur la diversité culturelle. Notre chemin sera éclairé par leurs travaux, comme ceux de l'observatoire des politiques culturelles autour de l'agenda 21 de la culture. D'autres publications, comme l'ouvrage « Pour une autre économie de l'art et de la culture », mené par des acteurs représentatifs du secteur culturel au sein de l'Ufisc, nourriront également la réflexion.

Comme je vous le concédais au début de cette lettre de motivation, le challenge est bien énorme. La MC2 s'est façonnée en dix ans à l'image d'une entreprise marchande qui fait concurrence aux entrepreneurs du spectacle; ses services communication ont su envahir l'espace public grenoblois et sa presse locale de publicités, sa billetterie a épuisé tous les circuits de distribution possibles, et ses produits sont sélectionnés dans cette nébuleuse des créations contemporaines reconnues. Sortir de cette logique et redonner des missions de service public à la MC2 est donc la mission que je serai heureux d'accomplir à vos côtés.

Je vous prie de croire, Monsieur l'élu, que je partage votre volonté d'aller non plus vers une excellence artistique, mais bien vers une excellence démocratique de la question culturelle.

Dans l'attente d'un entretien prochain,
Paul *****

Départ de Orier de la MC2 Grenoble au ministère, réaction d'Alain Manac'h

Michel Orier diffusait par les services de la MC2 une lettre d'adieu -que vous retrouverez ci-après - où il nous conte le plaisir qu'il a eu à diriger 10 ans la MC2 en tant que grand gourou que les fidèles ont suivi, et la fierté qu'il a désormais d'être ennobli de monter au ministère.

Alain Manac'h lui rappele la réalité de la société francaise pour ses futures missions de responsable de la création auprès de Filippetti  au "ministère de la Qulture et de la communication" -Texte également ci dessous- . Bref, ce n'est pas long, l'essentiel est dit pour la nième fois, dans un style accessible propre à Alain.

Personnellement, je ne me fais pas trop d'illusions sur l'état d'esprit avec lequel Monseigneur Orier va régner au ministère. Mais demandons-nous qui la ville de Gre va bien vouloir nous mettre à la place: un pur disciple d'Orier ou un nouveau gourou ? Dans les deux cas, nous pouvons craindre que la quête de prestige continue, à l'encontre des réels enjeux culturels de notre société.

Cultureux grenoblois, restez à l'affût.



Lettre de Alain Manac'h:
Bonjour...

Longue vie à Michel Orier.

Michel Orier Directeur de la MC2 a été nommé Directeur général de la création artistique au Ministère de la Culture et de la Communication ! Fichtre quel beau poste ! Il nous écrit une jolie missive à nous grenoblois… pour nous remercier de tout et nous dire que «  vous avez fait de la MC2 la première Maison de France » Hélas, je ne suis pas sûr de partager son enthousiasme sur la glorification d'une culture spécifiquement réservée à 16 % de la population, public fidèle de l’entre soi.

Et si son départ permettait une vraie remise en cause de la politique culturelle
prestigieuse conduite à Grenoble ? Et si Michel Orier du haut de sa posture de super chef de la création, (au dessus des directions du théâtre, de la musique, de la danse, des arts plastiques, des pratiques des amateurs)… pouvait réellement construire des politiques culturelles adaptées à ce qu’est devenu notre monde ?! À ce que nous sommes devenus dans cet univers-monde informatisé, paupérisé, communautarisé, diversifié, fracturé ? Cela voudrait dire qu’il a abandonné sa fonction de lobbyiste porteur des intérêts des adhérents d’un syndicat professionnel. Est-ce possible ? ? Il y a tant de mercis à distribuer.
Et pourtant la création artistique dite d'excellence ne suffit pas à faire "culture". Chacun le sait... Mais chacun le nie... Mais voilà la défense des intérêts est tellement forte...

Nous avons beaucoup aimé le Cargo ancêtre de MC2, lorsqu’il était fermé pour travaux démesurés. Il s’appelait alors « Cargo hors les murs » et se mettait sous des chapiteaux, dans des petites formes disséminées dans les quartiers de la ville. Nous avons beaucoup souffert de voir que MC2, une fois inaugurée dans sa dimension délirante, était tout le temps fermée - sauf quand elle était ouverte - et par exemple fermée le jour de la fête de la musique... Tout un symbole...

Nous avons aussi tellement souffert de voir lors de meeting électoraux du PS (deuxième tour des régionales à Seyssins), un Monsieur Loyal, animateur de la soirée se présenter comme « directeur de MC2 ». En bon servant du pouvoir local.... Posture indécente s'il en est... Tout en respectant l’engagement politique de chacun nous attendions une posture plus noble, plus distanciée. Si nous pouvions rompre avec cette logique des politiques culturelles conduites par des frateries politiciennes...

Bon courage à lui donc dans ses nouvelles fonctions !

Qu'il puisse entendre les autres voix que celles développées dans la défense des
intérêts d'une caste de « créateurs ». Qu'il puisse conduire des politiques porteuses du développement d'une culture populaire à réinventer. Culture populaire quel mot vilain... sale mot ! je sais… Mais il conditionne nos harmonies de vie dans les quartiers populaires aux portes de MC2. Une vraie culture populaire aujourd’hui est à inventer et elle permettrait, s'il veut bien la soutenir, de sortir nos quartiers des ghettos, du communautarisme, et de tas de choses complexes...

Ces tas de choses complexes, que les  « gens » auraient pu lui expliquer s'il avait souhaité vraiment les rencontrer quand il était en place. J'en suis convaincu, nos quartiers populaires retrouveront une dignité et sortiront grandis de leur condition par la culture... par le développement culturel... Je parle bien de développement et non pas d'accès à la culture. Cette idée « d’accès à » devient de plus en plus insupportable car elle suppose que les gens n’en n’ont pas… de culture… Quel mépris !

Mais l'offre culturelle est tellement inadaptée... Et tellement prétentieuse...

Donc, Michel, au Ministère, s'il vous plait, écoutez les musiques dérangeantes ! Ce sera un beau signe de transformation positive. Vraiment il faut que cette nomination vous permette Michel, d’ouvrir les yeux et les oreilles au monde qui existe autour de vous, Il n'est pas fait uniquement de gens, créateurs géniaux qui délivrent des messages Malrausiens... Il y a des gens qui veulent dire... parler... exister... donc se cultiver... pas selon vos grilles.. là est la question comme dirait le porteur de crâne...

Que les sirènes de votre remise en question nous soient favorables.

En toute amitié car la chose est difficile.


Alain MANAC'H




Lettre d'adieu de Michel Orier:
 Grenoble, le 05 septembre 2012

So long...
Sur proposition d'Aurelie Filippetti, Ministre de la culture et de la communication, j'ai été nommé Directeur général de la création artistique au Ministère de la Culture par le Président de la République lors du conseil des ministres du 22 août dernier. J'ai pris mes fonctions le 1er septembre.
Je voulais vous dire, au moment de quitter la direction de cette maison que j'aime passionnément, toute ma reconnaissance à vous toutes et à vous tous.
Dès avant la réouverture, pour nombre d'entre vous, vous avez manifesté votre attachement à notre établissement et votre soutien au projet que je mettais en ½uvre.
Depuis, beaucoup nous ont rejoints et dix ans se sont écoulés depuis mon arrivée.
Dix ans durant lesquels je n'ai rien vu passer, ayant à peine le temps de saisir, de temps à autre, le bonheur qui fut le nôtre de vivre ici.
Grenoble est une ville vive, qui laisse une empreinte définitive, son expérience humaine est une chance.
Vous m'avez donné beaucoup, et vous avez beaucoup apporté à notre établissement.
Votre ferveur, vos avis, vos enthousiasmes, vos passions, vos critiques, ont donné à notre projet une énergie peu commune qui nous a permis de triompher de nombre d'obstacles et de toujours pouvoir avancer parce que nous savions que vous seriez au rendez-vous, quel que soit l'enjeu, que ce soit à Grenoble ou sur les routes de l'Isère.
De fait, vous avez fait de la MC2 la première Maison de France et je tenais à vous dire mon immense gratitude.
Je suis naturellement très heureux de l'honneur que me font la Ministre et le Président de la République de me confier la responsabilité de l'administration de la création artistique ; c'est une charge magnifique et considérable qui va me permettre de continuer à me battre pour faire de la création une question publique.
J'y apporterai tout ce que j'ai appris ici, à votre contact comme à celui de l'ensemble des artistes avec lesquels nous avons travaillé.
Mais en ce moment précis, je veux vous dire qu'il n'est pas simple de vous quitter.
Soyez assurés de ma fidélité, et de la solidité de l'équipe de la MC2.
La nouvelle saison s'ouvrira dans quelques semaines, nous l'avons construite avec la même passion et le même engagement ; elle nous permettra de garder un lien au fur et à mesure de son déroulement. Les artistes sont d'ores et déjà au travail sur les plateaux pour vous offrir un autre regard sur le monde, une autre façon de considérer notre humaine condition.
Grâce à vous je sais que le travail effectué n'est pas vain et que vous aurez à c½ur de témoigner à toute mon équipe la fidélité que vous m'avez toujours accordée.
Ne lâchez rien et continuez cette quête magnifique, avec la même joie et la même exigence, pour que vive cette utopie quotidienne qu'est la MC2 !
Ensemble, nous avons accompli une part des rêves de René Rizzardo et de Gabriel Monnet pour "avancer de l'horizon d'un homme à l'horizon de tous".
Nous ne commençons pas, vous continuerez…
Ici, à Grenoble, avec ces montagnes de questions.
Michel Orier
Directeur

Inverser l'accèes à la culture ?, par Alain Manac'h


Je rencontrais, lors de la dernière réunion publique de l'Alliance citoyenne sur la campagne "Se réapproprier les équipements et espaces publics", Alain Manac'h, connu pour être un militant local au coeur de l'éduc pop. Il me faisait parvenir
suite à notre discussion, ce texte de décembre 2011 où il aborde avec beaucoup de clairvoyance la place que l'amateurisme et le bénévolat prennent dans une politique culturelle au plus proche des territoires.
On apprécie de plus le style d'écriture, qui sent le vécu et le concret, et qui rompt avec les formulations pompeuses telles celles que Franck Lepage et le Pavé dénoncent dans les ateliers de désintoxication du langage ou le sketch de dénonciation de la langue de bois


Bonne lecture


"
Au-delà de la polémique sur l’échec patenté, avéré, supposé ou refusé des politiques culturelles il reste que dans ce dispositif, l’éducation populaire s’interroge souvent et de plus en plus, sur sa place et son rôle dans ces politiques. Ringardisée, il y a encore peu de temps, l’éducation populaire relève aujourd'hui la tête et surgissent un peu partout des « Etats généraux de l’éducation populaire », des « réflexions sur la refondation de l’éducation populaire ». Interrogation sur les pratiques, questionnement sur l’intégration
des personnes, dans la décision démocratique, sur la capacité à peser sur la transformation sociale, réflexion sur les actions dans le champ culturel conduite par l’éducation populaire. Bref, ce « remue méninges » semble ouvrir la voie à une nouvelle naissance qui interroge les pratiques culturelles dans leurs objectifs et leurs fonctionnement.
On ne peut plus se contenter du constat, énoncé par Frank Lepage, dans sa conférence gesticulée, d’un magnifique : « l’éducation populaire monsieur, ils n’en n’ont pas voulu » mais nous pouvons, avec lui d’ailleurs, organiser cette résistance renouvelée et acharnée pour qu’au-delà de toutes les instrumentations, l’éducation populaire retrouve ce qui l’a fondée : l’accroche sur une idée à la fois simple et complexe « la culture ».


1. Le développement culturel un petit tour et puis s’en va.
Le 27 mai 1968 les associations d’éducation populaire occupaient le FIAP (Foyer International d’Accueil de Paris) et dans une déclaration commune, elles s’accordaient pour proclamer l’objectif du « développement culturel », défini comme le moyen de permettre « aux Français et Françaises de se donner, depuis l'enfance et la vie durant, - dans tous les domaines de la vie économique, sociale, culturelle et politique - des moyens d'information, de confrontation, de consultation tels qu'ils permettent de participer, à tous les échelons, à
l'élaboration et à l'exécution concernant leurs propres affaires ». Plus tard, Jacques Duhamel éphémère ministre de la Culture introduit, pour la première fois dans le ministère des affaires culturelles, cette idée du développement culturel c'est-à-dire l’acception anthropologique de la Culture comme capacité ou compétence permettant de se situer dans le monde et de participer à sa transformation.
Cette fugace convergence, entre l’éducation populaire et la puissance publique, ne durera pas. Une petite résurgence éphémère entre 1981 et 1983 (avec sous Jack Lang le département du développement culturel)... Et ensuite, de nouveau, place à la grande culture à l’accès à la culture...


En 1993 c’est Jacques Toubon qui entrouvre la porte du ministère de la Culture aux fédérations d'éducation populaire, cette ouverture se concrétise, six ans plus tard, par la signature d’une charte qui stipule que « les mouvements et fédérations d’éducation populaire présents sur l’ensemble du territoire constituent un maillon important du développement culturel de par leur ancrage territorial et la diversité de leurs modes d’intervention ». La collaboration qui s’engage sera inégale et ne devra son maintien qu’à l’engagement pugnace des fonctionnaires qui sont en charge de ce dossier. Certains n’hésitent pas à penser que l’éducation populaire c’est, décidemment, beaucoup de monde et qu’il s’agit, alors, d’autant de public potentiel à capter et à drainer vers les institutions de la Culture. Les mouvements d’éducation populaire, quant à eux, réussissent
pourtant quelques belles innovations et notamment à travailler entre elles sur certains dossiers communs, liés à la pratique des amateurs, au développement et à la facilitation de la prise de parole. Malheureusement les tentatives de déclinaisons de cette charte dans les Drac (Directions Régionales des Affaires Culturelles), qui ne se sentent pas liées par ces engagements de l’État, sont à quelques exceptions près sans effets.



2. L’accès à la culture, une certaine forme de mépris
Les politiques culturelles ont montré leurs limites. Durant toutes ces années on s’est attaché à organiser « l’offre culturelle » et non à prendre en compte la « demande de culture ». Jacques Rigaud, ancien directeur de cabinet de Jacques Duhamel, évoque, quant à lui, un véritable « schisme culturel ». Il prolonge son idée en précisant qu’au lieu d’unifier le peuple, l’action sur la culture a accentué la fracture. Ce sont, sans doute, les conséquences d’une action culturelle uniquement envisagée à partir de « l’offre artistique d’excellence », illustrée par l’idée « d’accès à la culture ». D’une culture légitimée par les experts des politiques culturelles, et, pour aller vite, d’une culture objet des pratiques d’une moyenne bourgeoisie diplômée plutôt urbaine, et qui, de fait, correspond plus à une démarche d’accès aux arts, de consommation de l’art, qu’à une démarche de développement de la culture.
Nous devons mesurer combien la formulation « accès à la culture » est porteuse de mépris vis-à-vis de ceux à qui elle s’adresse. Ceux-là, à l’évidence, n’auraient pas de culture...., ce que contredit évidemment toute réalité de l’expérience humaine. Cette perception de la métaphore de l’accès est fortement appuyée par le primat de « la création » et des créateurs comme cœur des politiques culturelles. Pourtant, ne serions-nous pas avec ces politiques culturelles au cœur de la « société du mépris » Le mépris de l’autre se propage dans toutes les strates de la société. Il provoque l’humiliation des uns et la domination des
autres et construit des relations inégalitaires. Et lorsque ce mépris prend la forme du rejet « de la différence culturelle », il en résulte des formes d'oppressions tout aussi graves que la violation des droits fondamentaux.
Si l’on veut être moins critique, (mais pourquoi le serait-on ?), on peut reprendre le propos d’Edgar Morin : « Nous avons vécu sur une idée extrêmement restreinte de la culture »
On peut aisément faire l’hypothèse que ces politiques « d’accès à... » portent en elles les germes de leur inévitable échec. Comment faire « culture » et atteindre un des objectifs fondateurs de l’éducation populaire — construire un peuple et sa culture —, si le postulat de départ consiste à nier, a priori, l’existence d’une culture de chacun. C’est sur ce fondement que l’existence de la personne se construit. Comment ignorer que chacun aspire avant tout à sa propre dignité, c'est-à-dire à sa reconnaissance. Reconnaissance de ce qui nous rend différents les uns des autres, et de ce qui nous construit comme personne. Comment peut-on imaginer un seul instant de construire ce « vivre ensemble » souhaité, si les valeurs fondamentales inscrites dans les langues, les mœurs, les pratiques,
les coutumes, les envies, les regards et autres expressions d’une culture populaire ne sont pas reconnues. Et de ce fait méprisées car niées. Elles devraient être pourtant les éléments constitutifs d’une autre forme possible d’“excellence”.
Reconnaissons-le. L’éducation populaire s’est rendue trop souvent complice de cet « accès à la culture ». Contrainte de suivre les politiques de « médiation », de « préparation à..., » en vue de façonner, voire de modeler, des « publics à conquérir », au nom d’un mieux être. Vaste cécité qui postule au départ que la culture s’acquiert et, surtout, ailleurs que dans les sphères de son propre patrimoine. Combien d’artistes amateurs ont-ils vécu ce mépris manifesté par les institutions de la culture vis-à-vis de leurs créations et le déni de leur propre qualité ?


3. La pratique des amateurs, inverseur d’accès...
Guy Saez, dans une communication devant les Cercles de l’Éducation populaire dans un colloque à Grenoble (2010) déclarait qu’un des éléments de la recomposition de l’éducation populaire était la redécouverte des amateurs : « Il y a une vie qui est à la fois une vie sociale et une vie culturelle, une vie artistique au niveau des amateurs qu’il faut réintégrer dans le grand bain de la culture ». S’il y a un secteur de l’activité artistique de notre pays qui a souffert du mépris des institutions de la culture c’est bien celui des pratiques des amateurs. Et il ajoutait « C’est un élément qui n’était pas très présent jusqu’au début des années 2000 et puis brusquement on s’est rendu compte que penser une action culturelle, penser une politique culturelle sans les amateurs ou même contre
les amateurs c’était suicidaire » Sans doute, mais en 2011 le chantier s’ouvre à peine. Et il est vaste.
Parler de la pratique artistique (des amateurs), c’est s’opposer à la consommation culturelle ; c’est opposer ce qui s’inscrit dans la durée à ce qui se consume ; c’est préférer ce qui construit, à la cendre volatile que laisse la consummation. Nous sommes alors très loin de la possession, de l’avoir, nous sommes dans le plaisir de l’accès à sa propre expression, dans le plaisir de l’être. L’expérience de la création, est une aventure qui donne du sens ; il est bon qu’elle ne soit pas confisquée, et qu’elle puisse pour aller à son terme, se manifester et se montrer à un public. Les pratiques des amateurs peuvent
s'inscrire de manière autonome dans ce processus.
Nos actions d’éducation populaire pourraient se rénover considérablement dans
l'accompagnement des pratiques en amateur. Mais que ce soit l’accompagnement du plaisir sans a priori ! Il s’agit alors de proposer au plus grand nombre un cadre de l'expression et de la confrontation en alimentant ce plaisir de « faire », et souvent de « faire ensemble ». Nourrir ce plaisir pour qu'il ne s'émousse pas, qu'il devienne quelque chose d'essentiel, qu'il soit fédérateur.

Précisons que le plaisir n'est pas l'à-peu-près ni le dilettantisme, l’exigence artistique nourrit le plaisir. Si des critères liés à l’exigence pouvaient aussi remplacer celui de « qualité » ce serait également une bonne nouvelle. La qualité ne se quantifie pas. Elle ne peut pas se normaliser. Qui peut juger de la qualité, de l'intensité et de la force d'une rencontre s'il est totalement étranger aux enjeux de la rencontre ? Qui peut dire qu'un concours d'accordéon
n'est pas un moment de construction de sens très fort pour les participants (musiciens et spectateurs) ? Qui peut dire qu'un « sketch » joué par des habitants devant leurs concitoyens ne puisse être un moment de qualité ? On peut multiplier à l'infini les exemples de ce genre. La seule évaluation que l'on peut faire de la qualité, c'est certainement l'engagement des participants dans la démarche ; par conséquent, substituons au concept de qualité celui d'exigence artistique.

Les institutions de la culture ne reconnaissent les pratiques des amateurs qu’encadrées par des « professionnels », reconnus par les experts de toutes sortes. Et cela sans aucune réflexion sur le profil des professionnels qui conduisent et/ou accompagnent la création artistique avec des amateurs. Cet accompagnement n’est pas toujours nécessaire et, en tout cas, il suppose un profil particulier et une attitude de professionnels, faite d’humilité, d’écoute, de respect de la singularité des personnes et des groupes, et de reconnaissance.
Cette démarche porte en soi le souci de la valorisation.
Ce ne sont que quelques points importants de la question des pratiques en amateur. Cet appel à la réflexion dans ce domaine est aussi un appel à changer de regard sur les modes d'interventions culturelles sur les territoires. Nous apportons la même attention à la création artistique, qu'elle émane de « professionnels » ou d'« amateurs ». Nous avons la conviction que ce ne sont pas seulement les créateurs professionnels qui font la culture.
Chaque individu dans son rapport à lui-même, dans son rapport à l’autre et dans son rapport au monde y participe. Contribuer à la construction de culture, c’est aussi avoir la capacité, chacun, de vivre en pleine harmonie avec son héritage bonifié ou actualisé par l'implication entre autres dans des actes de création. Patrimoine revalorisé, embelli, actualisé, mais largement cimenté par le socle de l'acquis. II faut espérer que nous sortirons d'une ère où l'action culturelle se résume à la seule idée de médiation entre l'œuvre et le public
Notre intervention de mouvement d'éducation populaire dans l'action doit se concentrer autour d'actions où le « faire » se retrouve enfin à parité avec le « voir », comme un incessant aller-retour entre sa propre création et celle des autres. Et il ne serait pas impensable que la puissance publique puisse enfin comprendre cette démarche et qu'elle s'implique fortement dans un soutien (à réinventer) aux pratiques des amateurs. Si possible autrement que pour y trouver les artistes professionnels ou les spectateurs de demain ; simplement parce qu'en elles-mêmes elles existent. Ce serait bien de changer le sens de
l’accès à la culture ?

4. L’offre, la demande et les territoires...
Mais il semble difficile de mettre en cause ces politiques, sous peine d’un traumatisme important de ceux qui en sont bénéficiaires. Il pourrait, à minima, être intéressant de s’appuyer sur un autre axe politique, qui serait au moins articulé sur un rééquilibrage entre « l’offre » artistique et « la demande » de culture. Ce qui supposerait bien évidemment des postures autres que celles qui visent à soutenir les seules pratiques d’excellence. Cela passe par une véritable réflexion sur la place de l’art et des artistes dans la construction de culture, et ce pour mieux cibler les soutiens – non pas de les diminuer. Un tel changement consisterait à sortir du champ exclusif de la création artistique et de sa logique de « public » au profit d’une logique de territoires et « d’habitants ».
L’éducation populaire serait moins en contradiction avec ses propres objectifs en
soutenant les initiatives de proximité et en défendant ainsi l’idée que la culture est un axe majeur du développement d’un territoire. Chacun sait qu’un territoire ne se résume pas à sa géographie et à son histoire. Le développement de la culture, dans ces espaces, donne un sens commun à un territoire. Et la dynamique du développement s’appuie sur l’encouragement des échanges culturels ; sur la rencontre de l’autre, par le biais de la pratique artistique ; sur la recherche collective de sens. C’est, ainsi sans doute, que se crée une culture commune et qu’un territoire se construit et grandit.
La richesse et la densité des liens sociaux d’un territoire fécondent son aptitude au changement. La mise en œuvre d’une politique ambitieuse de « mise en culture » des territoires et de ses habitants - et non d’un public - peut être, à la fois, ferment d’identité locale ; instrument d’épanouissement personnel et collectif ; facteur d’attractivité et de changement des territoires.


5. L’éducation populaire tout au long de la vie
Au-delà de l’accompagnement des pratiques d’amateurs dans le champ artistique, de la rencontre avec les créateurs, du soutien aux résidences d’artistes dans les quartiers populaires et les zones rurales, une des vocations de l’éducation populaire, en même temps qu’une dimension importante du travail du secteur culturel, demeure la formation pour tous, tout au long de la vie, au-delà de la formation scolaire initiale. Donner à chacun les outils qui lui permettront d’accroître ses capacités d’intervention dans la vie publique,
de créer et devenir un véritable acteur du monde.
Il serait tout à fait pertinent, pour l’éducation populaire de promouvoir des actions qui contribuent à créer des espaces de paroles citoyennes, en accompagnant les projets dont l’objectif est de donner la parole à ceux qui en sont privés. Il s’agit là aussi de remettre au cœur de l’action culturelle la question de la citoyenneté et celle de la politique. Nous pourrions alors entrevoir une politique culturelle fondée à la fois sur l’émancipation des personnes, la pratique artistique comme vecteur de cette émancipation et le développement de la culture. Les mouvements et associations d’éducation populaire pourraient être le maillon fort d’une politique de rééquilibrage entre « offre » et
« demande », entre le « faire » et le « voir ».


6. L’événement culturel engouement et fragilisation
C’est la grande tentation de ce début de XXI ème siècle. C’est aussi un élément surprenant de la demande culturelle : l’envie de vivre des événements communs, d’une forme de brassage social, d’un moment de rassemblement populaire. Il serait utile de pouvoir faire le distinguo entre une politique de l’événement, surfant sur ce besoin populaire d’être ensemble, et des politiques d’élus visant une exploitation électoralement payante de ces divertissements. Le besoin de fête et de fête ensemble est réel et nécessaire. Ces événements doivent être soutenus mais, peut-être, faut-il les développer sur des dimensions territoriales (village quartiers) mieux maîtrisées. Et vérifier que ces actions événementielles ne remplacent pas les politiques de mise en culture des territoires urbains
et ruraux. Ces événements concentrés dans des métropoles, sont des consommateurs de budget lourds, ils risquent de se développer au détriment d’une politique en profondeur.
On notera le succès des nuits blanches qui annonce une participation de 1 million de personnes sur un territoire qui compte 11,6 millions d’habitants... 10% de la population de ce vaste territoire, les rassemblements festifs de proximités atteignent d’autres performances.

7. à côté des pratiques des amateurs... l’engagement bénévole menacé

Il n’est pas rare de voir des festivals d’amateur regrouper des milliers de spectateurs autour de dizaines de propositions artistiques, le tout étant joyeusement orchestré par la participation de centaines de bénévoles qui s’impliquent lourdement et joyeusement dans la réalisation de tels événements. Ces bénévoles portent, à bout de bras, la réalisation de centaines de manifestations de proximité, cet engagement s’installe dans la durée avec
une montée en compétence des personnes concernées : on commence par tenir la tirette au bar du festival et on se retrouve, quelques années plus tard, en charge avec d’autres de la programmation du festival, avec une activité de toute l’année qui a son impact sur l’ensemble du territoire, culturel festif et économique. La qualité et l’extrême inventivité de ces initiatives portées par ces associations sans but lucratif, sont aujourd'hui lourdement menacées. Une circulaire du Premier ministre [18 janvier 2010] tendant à réguler de nouveaux rapports entre les associations et les collectivités et pouvoir public assimile « les associations » à des « entreprises » et donc permet de les soumettre à la concurrence, concurrence entre elles et concurrence avec « les marchés ». La circulaire énonce que : « Dans la pratique la grande majorité des activités exercées par des associations peuvent être considérées comme des activités économiques ».
Cette dernière affirmation constitue le cœur de la circulaire. Elle indique qu’on ne reconnaît pas d'autre finalité aux associations que l'activité économique ; elle méconnaît l’importance de l'objet social de l’engagement des bénévoles. Dès lors les associations risquent de devenir des entreprises relevant de la concurrence libre et non faussée.


6. La route et longue.
Lundi 21 Novembre 2011, Frédéric Mitterrand réunissant les fédérations d’éducation populaire s’est engagé à ce que les crédits affectés à ces actions en partenariat soient maintenus en l’état... Mais méfions-nous, nous sommes dans une période d’annonce. Quoi qu’il en soit un rééquilibrage des politiques culturelles sera un long chemin de patience et il faudra un certain courage politique pour le conduire. Et, sans doute, l’inscrire dans le temps. C’est un champ enthousiasmant de travail L’éducation populaire doit trouver l’énergie de l’accompagner à défaut sans doute, de pouvoir l’imposer. Force à trouver
dans la diversité de son histoire, de son mode d’organisation ; force, aujourd'hui, dans la capacité à revisiter le projet d’éducation populaire ; force dans l’animation de pratiques collectives et individuelles ; force dans la capacité à affiner la distinction entre art et culture, à mettre le développement de la culture au cœur de son projet. La force ultime de l’éducation populaire, c’est aussi le maillage des territoires, la mobilisation des habitants, les dynamiques intergénérationnelles et interculturelles.

"

d'Alain Manc'h, décembre 2011

Action MC3 de l'alliance citoyenne à Grenoble

Cette article simplement pour relayer la campagne "Se réapproprier les équipements et les espaces publics", qui, au delà de ses revendications, porte un message très fort en terme de sens sur "comment fait-on de la culture? " ... A suivre...




"ACTION MC3" de l'Alliance Citoyenne
par la campagne « se réapproprier les équipements et les espaces publics »
Mardi 15 Mai 2012 - 17h à 21h
sur le parvis de la MC2 (maison de la culture)


Depuis plusieurs mois, des citoyens, des associations et des collectifs d'habitants s'organisent pour demander une plus grande ouverture des équipements publics en général, et des lieux culturels en particuliers. Récemment, le vendredi 27 avril 2012, une rencontre publique a rassemblée une soixantaine d'habitants à la salle 150, galerie de l'Arlequin à la Villeneuve de Grenoble. Lors de cette rencontre, il a été proposé de poursuivre le mouvement par une action intitulé MC3.

L'action MC3 se déroulera le mardi 15 mai 2012 de 17h à 21h lors d'un concert des Musiciens du Louvres de Marc Minkowski. Au cours de cette action, nous enterrerons symboliquement l'ancienne maison de la culture (MC2), puis nous lancerons une programmation inédite d'artistes grenoblois qui seront rassemblés sur le Parvis de la Maison de la Culture. A travers cette action, nous souhaitons signifier qu'il est temps d'engager une nouvelle dynamique pour la culture à Grenoble. Ainsi, les équipements publics situés sur l'ensemble de l'agglomération, dont la Maison de la Culture, doivent (re)devenir des lieux ouverts et accessible à tous.

Nous* demandons la mise en place d'un plan de développement des équipements de l'agglomération qui prenne en compte nos douze revendications afin de garantir l'ouverture des équipements publics pour tous les citoyens. Nous demandons l'ouverture immédiate de négociations avec l'élu chargé de la culture, Mme Eliane Baracetti, ainsi qu'un suivi effectif du cabinet du maire de Grenoble.

Nous* vous invitons à nous rejoindre nombreux pour enterrer la MC2 et inaugurer la MC3. C'est ensemble que nous pouvons nous réapproprier les équipements et les espaces publics !
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A faire circuler si vous vous sentez concernés par cette organisation;
Affiche à imprimer et placarder dans l'agglomération! Ainsi que le communiqué de presse et les douze revendications de notre* campagne en cliquant ici !

*nous : L'Alliance Citoyenne et les Associations Culturelles de l'Agglo. Grenobloise